Annoncé dans le Noir
L'oiseau  a  voulu  se  poser  sur  la  main de l'homme, 
mais  l'homme a  refermé  la  main



------------------------------------------ Lumière------------------------------------------


Assise sur un banc, une petite vieille..

Elle émiette un bout de pain. le regard est vide, les gestes sont lents..

 

Entrée d'une journaliste..

Elle s'assoit à coté de la petite vieille..

 

La journaliste

Vous n'êtes pas à l'enterrement ?

La petite vieille

Je n'aime pas les enterrements !

La journaliste

Vous étiez son amie !.. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit !

La petite vieille

Vous êtes quoi, journaliste ?

La journaliste

Oui.

La petite vieille

Et vous vous intéressez aux morts ?

La journaliste

Disons que celui ci m'intrigue !.. J'ai questionné tout le village à son sujet. Sans succès. A croire que tout le monde s'en fout !

La petite vieille

Vous vous trompez. Tout le village l'aimait bien, mais quand le cœur est triste, on serre les dents pour qu'il ne sorte pas de la bouche !

La journaliste

Vous l'avez connu comment ?

La petite vieille

Qu'est ce que ça peut vous fiche ?.. Envie d'étoffer votre rubrique faits divers ?

La journaliste

        elle semble sincère

Envie de savoir !

La petite vieille

        après avoir hésité

C'était il y a 5 ans. Il est venu s'asseoir sur ce banc et il m'a dit bonjour. Il devait avoir dans les 3O ans, peut être plus, car son sourire était usé. Il avait les cheveux tout frisés, plutôt longs, et une petite cicatrice en demi-lune, là, sur la joue. Il est resté 10 minutes sans rien dire, mais je devinai qu'il se parlait en dedans. Ça se voyait à ses yeux qui s'imprégnaient de tout. Et puis, il s'est tourné vers moi, et il m'a dit.. j'aime ce village !

La journaliste

C'est tout ?

La petite vieille

Oui..

La journaliste

Et ensuite ?

La petite vieille

Rien ! On est resté une heure, comme ça, sans rien se dire. Ou plutôt si. mais on se parlait du bout des cils..

La journaliste

Il s'est installé au village ?

La petite vieille

Oui. Oh, au début, les gens se sont méfié. mais c'était un vaillant, dur au mal, et toujours prêt à rendre service. D'abord, on a dit de lui, l'étranger. Et puis, petit à petit, les gens se sont mis à l'appeler le Frisé.. J'aimais bien discuter avec lui, même si on était pas toujours d'accord. Un jour, il m'a dit que Dieu n'existait pas, qu'il avait été inventé par les hommes, comme l'aspirine, mais que lui, il préférait l'aspirine. Ca m'a fait un petit peu mal, parce que, moi, j'y crois au bon dieu. Enfin, j'y crois du bout de ma canne, ça m'aide à marcher.. Je lui ai alors demandé s'il n'avait jamais cru en Dieu, et il m'a répondu que oui. Que quand il était petit, chaque fois qu'il voyait un arbre, il se disait que le bon dieu d'amour était caché derrière. Et puis, un jour, il a fait le tour de l'arbre, et il n'a rien vu. Alors, il n'a plus vu que l'arbre, et il a cru à l'arbre !.. Sacré frisé !..

La journaliste

Que s'est il passé exactement ?

La petite vieille

Rien. Ce qu'on appelle un fait divers !

La journaliste

Comment est il mort ?

La petite vieille

Il y a eu la fête au village. C'est venu de partout. Même de la ville. Ca dansait, ça riait, ça chantait, ça vivait..

La journaliste

Et alors ?

La petite vieille

Et alors.. Deux à trois gars de la ville ont bu plus que de raison. Ils ont fauché des carabines à un stand de tir, et ils ont fait un carton sur les pigeons de la place. le frisé a tenté de les raisonner. Et ils lui ont tiré dessus !.. Voilà, c'est tout !..

La journaliste

Mourir pour un pigeon, c'est idiot !

La petite vieille

Mais il n'est pas mort pour un pigeon. De son vrai nom, il s'appelait Mohamed Ben Larbi. Mais pour nous, au village, c'était le Frisé. Rien d'autre que le Frisé.. Vous savez, quand il a fait le tour de l'arbre, et qu'il n'a rien vu, il se trompait. Oui, il se trompait. A moins bien sur qu'il n'ait fermé les yeux, exprès, pour ne pas voir.. parce que, moi, je sais que, derrière cet arbre, il y a la haine !..

 

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Pigeon vole / Georges Berdot