La Fête des fous 

Un bouffon, un évêque, une comtesse, un coq, un faisan, une caille / Thème = Sur l'origine du carnaval, farce moyenâgeuse..


 

Une petite estrade aménagée en petit théâtre..

De chaque côté  de l'estrade, deux grands fauteuils..

Un bouffon monte sur la scène et s'adresse au public..

 

Le bouffon

Le saviez vous ? Il fut un temps où le loisir n'existait pas. Et oui. On travaillait, point final. Oh, bien sur, il y avait des fêtes. Mais ces fêtes n'étaient pas en rupture avec le monde du travail. Il s'agissait de cérémonies sacrées ou sacralisées et non d'événements profanes. Un document daté du 13ème siècle nous a permis de reconstituer l'une de ces fêtes. La fête des fous. L'ancêtre de notre carnaval. Cette fête, tolérée et même encouragée par l'église et par la noblesse, était l'occasion pour les miséreux de se défouler. En vérité, je vous le dis, le théâtre tenait une très grande place dans cette fêtes des fous. Alors, place au théâtre, car le public est là et il s'impatiente..

 

Il quitte la scène en riant..

Une comtesse (elle est énorme)  et un évêque (il est énorme) prennent lace dans les fauteuils..

 

L'évêque

Alors, très chère comtesse, qu'ont bien pu nous préparer nos miséreux en ce jour des fous ?

La comtesse

Ma foi, je n'en sais rien, monseigneur, mais j'ose espérer la farce plaisante.

L'évêque

Oui. Souhaitons toutefois que ces gueux ne fassent bouillir la marmite plus qu'il ne faut. Leur impertinence est parfois un peu trop piquante.

La comtesse

Oh, rassurez vous, monseigneur, c'est nous qui tenons les poignées de la marmite et il nous est possible de la retirer du feu à tout moment.. Oh, mais ça commence..

 

Retour sur scène du bouffon....

 

Le bouffon

Oyez braves gens,

        au public

vous les manants,

        à la comtesse et à l'évêque

et vous mes seigneurs. Nous, les fous, allons vous jouer farce truculente. Point de retenue aujourd'hui. Ni lettres de noblesse, ni grandes eaux de bénitier ne pourront épancher notre soif de sottise. Car en ce jour de fête, nous sommes tous fous. A preuve, je ne suis point ici, mais là, à moins que je ne sois nulle part. Mais non, vous me trouverez partout, car je suis misère et folie tout à la fois.

 

Sortie du bouffon..

 

L'évêque

N'était ce pas là l'un de vos palefreniers ?

La comtesse

Ma foi, peut être. Pour moi, tous ces gueux se ressemblent. Que voulez vous, j'ai pour habitude de donner aux pauvres sans trop les fréquenter.

L'évêque

Moi, c'est le contraire. Ma fonction m'oblige à les fréquenter, sans trop leur donner.

 

Entrée d'un coq..

La comtesse et l'évêque s'esclaffent en le voyant apparaître..

 

Le coq

Cot cot codet. Que je vous raconte. Hier après midi, je m'en revenais de faire grande chère chez un ami à moi, lorsque, ici même, ai rencontré le plus bel oisillon qui soit tombé du nid. Par le cul béni, jamais vu de demoiselle si bien mise et si bien pourvue. Une pauvresse bien sur, mais qu'on devinait dessous aussi appétissante qu'une caille. Par le trou du cul de Ste Sophie, cette drôlesse m'a fait relever la crête. Et moi, coq de haute lignée, en ai encore la chair de poule. Un comble, avouez le.. M'en suis revenu ici pour guetter l'oisillon, lui ferai moult promesse, l'amènerai en ma maisonnée, et là, lui ferai cocorico. Par les cent diables, j'en ai le feu à l'ardillon ..

        Des petits cris se font entendre..

Mais qu'entends je ? Ho, je n'aime point cela. Cette chanson ne m'est point inconnue et je reconnais là mon plus proche voisin, Seigneur devant Dieu, mais faisan de la plus belle espèce. Ne serait il point là pour me disputer ma proie ?

 

Entrée d'un  faisan..

 

Le faisan

Bonjour voisin !

Le coq

Bonjour voisin !

Le faisan

Mais que faites vous ici, voisin ?

Le coq

Mais je passais par là, voisin !.. Et vous, voisin ?

Le faisan

Tout comme vous, voisin !

Le coq

En ce cas, adieu voisin !

Le faisan

Adieu voisin !

 

Aucun ne bouge..

 

Le faisan

Mais vous ne bougez pas, voisin !

Le coq

Tout comme vous, voisin !

Le faisan

Me cacheriez vous quelque chose, voisin ?

Le coq

Que nenni, voisin, que nenni !

Le faisan

Allons, voyons, voisin, ne seriez vous point là pour une caille ?

Le coq

        aparté

Par la mort de Dieu, il sait !

L'évêque

C'est amusant, comtesse, mais ce coq me fait penser à votre époux !

La comtesse

Oui. Quand à l'autre, il ressemble fort à notre ami le Duc dont vous êtes le confesseur !

L'évêque

Par ma foi, vous avez raison !

Le faisan

Allons, voisin, si de caille il s'agit, n'avez vous point poule sous la main en votre maisonnée ? Il est vrai qu'elle est un peu grosse et mériterait d'aller au pot..

 

La comtesse accuse le coup / L'évêque rit..

Le coq

Que dites vous là, voisin ? Aimions ma poule comme il se doit, et ce n'est point parce qu'elle se déplume que je ne lui en flatte point le croupion !

Le faisan

Flattez, flattez, ô mon voisin, vous y rognerez vos ergots !

Le coq

Il est vrai qu'elle a le croupion aussi dur qu'une enclume..

 

La comtesse est scandalisée. L'évêque a de plus en plus de mal à maîtriser le fou rire qui le gagne..

 

Le coq

Mais dites moi, voisin, ne seriez vous pas là pour le même oisillon ?

Le faisan

Et bien.. Il se peut, voisin !

Le coq

Mais je vous croyais dévot ! Qu'en penserez votre confesseur ?

Le faisan

Oh, c'est un saint homme. les portes du paradis lui sont grandes ouvertes, à condition bien sur qu'il puisse passer !

Le coq

Il est vrai qu'il a le ventre si plein qu'il faut bien deux jours de marche pour en faire le tour..

 

C'est à l'évêque de faire grise mine, à la plus grande joie de la comtesse..

 

Le faisan

Voyons, voisin, ne vous moquez pas de quelqu'un qui porte robe !

Le coq

Serait ce une matrone ?

Le faisan

Ma foi, je n'en sais rien. Et lui non plus d'ailleurs. Il est si plein de bedaine qu'il n'a point vu depuis fort longtemps ce qu'il a entre les jambes !

 

Entrée d'une caille..

 

Le coq et le faisan

Oh, mais voici l'oisillon !

La caille

Bonjour, mes seigneurs !

Le coq et le faisan

Bonjour, bonjour..

 

Ils caquettent pour faire les beaux..

 

La caille

        aparté

Que de criailleries ! Ces deux seigneurs en voudraient-ils à mon jardinet ? Prenons garde à ce qu'il ne le moissonnent point !

Le coq

Que dirais tu, ma caille, de venir en ma maisonnée ?

La caille

Ma foi, vous y avez déjà épouse !

Le coq

C'est une dinde qui prête à rire. J'en ferai le dindon de la farce !

 

Colère muette de la comtesse..

 

Le faisan

Ne l'écoute point, et suis moi plutôt en ma volière !

La caille

Ma foi, votre confesseur y verrait grand péché !

Le faisan

C'est une barrique vide qui pète plus qu'elle ne prêche.

 

Colère muette de l'évêque..

 

La caille

Voyons, mes seigneurs, ne suis point une grue. Et l'un et l'autre, ne suivrais point. Mon cœur est déjà promis à Robin le berger.

Le coq

Mais ce Robin est un manant !

Le faisan

Un traîne couille !

Le coq

Un godelureau !

Le faisan

Un pisse vinaigre !

Le coq et le faisan

Un pôvre !

La caille

Il suffit, mes seigneurs, ne veux point entendre méchanceté !

Le coq

Mais enfin, ton Robin est un gueux, il sent la chèvre et le bouc..

La caille

Ce parfum me sied plus que celui d'une cocotte !

Le faisan

Il n'empêche que ton Robin sent mauvais !

La caille

Il sent la sueur, et non le faisandé !

Le coq

Ecoute, si tu me suis, je te ferai mère poule en mon poulailler !

La caille

Non, ne suis point poule mouillée pour accepter telle trempette !

Le faisan

En ce cas, suis moi, te donnerai robe de perdrix et miroir aux alouettes !

La caille

Et vous me plumerez ? Nenni, monseigneur, je tiens à mon duvet !

Le coq

        aparté

Par tous les diables, cet oisillon m'excite. J'en ai le vit aussi dur qu'un madrier !

Le faisan

        aparté

Par tous les saints, ce volatile m'échauffe. J'en ai les noisettes aussi dures que grains de  chapelet !

Le coq

Ecoute moi bien, ma belle, où pourrais tu trouver../..

Le faisan

../.. hommes de prestance aussi emplumés que nous !

 

Ils prennent la pose..

 

La caille

Que savez vous faire de vos dix doigts ?

Le coq et le faisan

Et bien..

La caille

Mais encore ?

Le coq et le faisan

Ma foi..

La caille

Je vous écoute !

Le coq

        rageur, au faisan

Oh, cette garce commence à m'agacer les dents. Je vais lui voler dans les plumes..

Le faisan

Bien dit, voisin ! Foi de gentilhomme, cette caille finira sur canapé..

 

Ils avancent, menaçants, sur la caille..

 

La caille

Ecoutez, mes seigneurs, ne nous fâchons pas !.. Je suivrai l'un de vous, mais ne sais pas lequel. Vos plumages se valent.. Voyons ce qu'en dit cette grenouille qui croasse au fond de cette mare !..

 

On se penche et on regarde au bas de l'estrade..

 

Le coq

Mais je ne vois point grenouille !

La caille

Mais si, monseigneur, sur ce nénuphar !

Le faisan

Je ne vois qu'un étron et il fume encore !

 

La caille les pousse. Ils tombent..

 

La caille

Oh, mes seigneurs, vous avez glissé, et vous voilà pleins de merde !

Le coq

Sors nous de là, bougresse !

 

Le coq et le faisan se débattent..

 

La caille

Désolée, mes seigneurs, vous êtes à votre place. La merde vous sied mieux que la mitre et le pourpoint. Et si manants, miséreux et gueux vous donnaient comme moi coup de main, nul doute qu'ils s'en porteraient mieux !

 

L'évêque et la comtesse ne peuvent en supporter davantage..

 

La comtesse

C'est une honte !

L'évêque

Un blasphème !

La comtesse

Un scandale !

L'évêque

Une hérésie !

La comtesse

Je vous ferai donner le fouet !

L'évêque

Et moi, excommunier !

 

Les trois comédiens, effrayés, quittent la scène..

 

Deux fins sont possibles...............................

Final 1 

La comtesse

Ces gueux prennent de plus en plus d'audace !

L'évêque

Oui. Voyez vous, très chère, le malheur avec les pôvres, c'est qu'il n'ont aucun sens de l'humour.. Désormais, nous interdirons la Fête des fous !

 

Ils sortent de scène..

Retour sur l'estrade du bouffon..

 

Le bouffon

Et c'est ainsi que les fous furent bâillonnés à tout jamais et que, fort bizarrement, la folie du monde n'en devint que plus grande !.. Le saviez vous ?.. Sénèque disait.. Si j'ai envie de rire d'un fou, je n'ai pas à chercher très loin, je ris de moi !..

 

Il sort de scène en riant..

 

 Final 2

 

La comtesse

Ces gueux prennent de plus en plus d'audace !

L'évêque

Il nous faudra supprimer cette fête !.. Ainsi que toutes les fêtes populaires !

La comtesse

La fête des Innocents ! La St Jean !

L'évêque

        après réflexion

Nous allons peut être un peu trop vite !

La comtesse

Oui. Il est bon parfois que la vile populace se défoule !

L'évêque

Il nous suffit de contrôler !

La comtesse

Et puis, pourquoi ne pas le dire, la pauvreté, lorsqu'elle se donne en spectacle, est pour le moins fascinante !

 

L'évêque et la comtesse quittent leurs habits...  Ils changent de personnages. Ils se transforment en "nantis"..

 

Elle

Alors, très cher, irez vous au Carnaval de Rio cette année ?

Lui

Mais bien sur !.. Quelle fête, mon dieu, quelle fête !.. Ces pauvres sont étonnants !

Elle

Oui. Par contre, je suis inquiète. Certaines agences de voyage proposent de charters pour y aller !

Lui

Ah, ne m'en parlez pas ! J'ai l'un de mes ouvriers qui m'a dit vouloir s'y rendre !

Elle

Non ?

Lui

Si !.. Mais à bien y réfléchir, c'est mieux !..

Elle

Vous m'étonnez !

Lui

Voyons, réfléchissez. Tant que les pauvres ne penseront qu'à copier les riches, nous n'avons rien à craindre. Nous maîtrisons !

Elle

Mais bien sur. Ces gueux peuvent toujours prendre le train en marche.. /..

Lui

../.. c'est toujours nous qui tenons les commandes !

Elle

Imitation !

Lui

Manipulation !

 

Ils sortent de scène en riant...

 

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Georges Berdot / 1982