Heureux

Un "suicidaire", un passant
Appelons le Jo. Il tient un revolver à la main. Il veut se suicider..
Appelons le Jorge. Il entre en scène. Il voit Jo. Il se précipite sur lui..
Jorge
Arrêtez, bon dieu. Mais qu'est ce que vous faites ?
Jo
Ca se voit, non, je me suicide !
Jorge
Mais vous n'y pensez pas ?
Jo
Ho que si !
Jo veut à nouveau attenter à ses jours. Jorge est obligé de lui arracher son revolver des mains..
Jorge
Allez, calmez vous !
Jo
Effondré
Mais vous ne comprenez pas ! J'ai tout raté dans ma vie !.. Tout !
Jorge
Je vous en prie, calmez vous !.. Tenez, asseyez vous !
Les deux hommes s'assoient...
(Présence d'un banc ou de deux chaises sur la scène)
Jo
Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie. Jamais. Tenez, quand je suis né, par exemple, et bien, on s'est tout de suite aperçu que j'étais né avec deux mains droites. Vous pouvez pas vous imaginer comme c'est gênant.. surtout quand on est gaucher !
Jorge
Ha bon parce que.. ..??..
Jo
Ben oui !.. Et c'est pas tout. A 1O ans, je savais pas encore marcher. Je me traînais partout dans la maison à quatre pattes, et comme j'étais plutôt dans le genre fluet, on me voyait les côtes, il suffisait que je me colle contre un mur pour que les gens me prennent pour un radiateur !
Jorge
Compatissant
Effectivement..
Jo
Ben oui !.. Et le pire, c'est quand je me baladais à poil, il se trouvait toujours quelqu'un pour me tripoter le zizi en croyant que c'était le thermostat !..
joignant le geste à la parole
Et un thermostat, ça se tourne !
Jorge
Je vois.
Jo
Tenez, autre exemple. A 15 ans, pour mon anniversaire, on m'offre un vélo. Et bien, deux jours plus tard, enfoncement de la boite crânienne !
Jorge
Un accident ?
Jo
Oui.
Jorge
En roulant ?
Jo
Non, à l'arrêt !.. J'avais posé mon vélo contre un mur, je m'absente 5 minutes, je reviens, j'enfourche mon vélo, et.. crac !
Jorge
Vous avez dérapé ?
Jo
Non.. On m'avait piqué mon guidon ! Alors, forcément, j'ai basculé en avant, et la tête s'est empalée sur la fourche.. Ha, ça fait bizarre !
Jorge
Je veux bien vous croire.
Jo
Quant à ma vie sentimentale, le néant absolu. Le seul coup de foudre que j'ai eu, je l'ai eu sous un arbre !
Jorge
..!!.. Je vois !
Jo
Ben oui. Notez bien que la foudre ne m'ait pas tombé dessus. Elle est tombée au pied de l'arbre.
Jorge
C'est une chance.
Jo
Ben oui. C'est d'ailleurs ce que je me suis dit.. jusqu'à ce que l'arbre me tombe dessus !.. Re-enfoncement de la boite crânienne !.. C'est pas compliqué, j'avais des feuilles dans les oreilles !.. Et un nid de merle sous le lobe frontal !.. J'ai souffert le martyr quand les œufs ont éclos !
Jorge
Je dois reconnaître que.. ..!!..
Jo
Ho mais, ça, c'est rien.. comparé au reste !
Jorge
..??..
Jo
Tenez, plus récent. La semaine dernière, dans mon quartier, on signale toute une série de cambriolages. Alors, je me suis dit.. Toi, avec la chance qui te caractérise, tu vas y avoir droit !.. Total, je m'achète un chien policier. Je prends le plus féroce. Le vendeur me dit comme ça.. Avec ce chien là, aucun problème, personne ne rentrera chez vous !
Jorge
Et alors ?
Jo
Et alors il avait raison !.. J'ai jamais pu rentrer chez moi !
Jorge
..!!..
Jo
Tenez, encore plus récent. Ce matin même, je me promenais dans la rue.. et que vois je dans la rigole du caniveau.. un billet de 5O francs !
Jorge
C'est bien.
Jo
Oui. Alors je me baisse pour le ramasser..
il mime la scène
et, crac, mon portefeuille tombe dans le caniveau !..
en mimant la scène, il a montré que son portefeuille a glissé de la poche intérieure de sa veste
Impossible de le récupérer !.. 10000 francs qu'il y avait dans le portefeuille !
Jorge
10.000 francs ! Mais c'est une somme !
Jo
Ben oui.. Ma prime de licenciement !
Jorge
..!!.. Ha bon, parce que.. ..??..
Jo
Ben oui. La veille. Compression du personnel. Et comme j'étais au milieu. Crac, c'est moi qui ai giclé le premier !
Jorge
C'est fou !
Jo
Comme vous dites. Et je ne vous parle de tout le reste. Mon frigo qui prend feu, ma télé qui implose, mon poisson rouge qui se noie, ma voiture qui.. ..!!..
Il s'interrompt, semble prendre conscience de quelque chose, puis "regarde" Jorge..
Jorge
Surpris
Quelque chose ne va pas ?
Jo
C'est pas croyable !
Jorge
Quoi donc ?
Jo
Ca fait bien 5 minutes que nous sommes là à discuter en semble !
Jorge
Voui.. Et alors ?
Jo
Et alors.. mais c'est la première fois que ça m'arrive !
Jorge
..??.. Je ne comprends pas !
Jo
Mais dans ma putain de vie, personne ne m'a écouté !.. Personne !.. On m'a toujours ignoré !.. ..??..
Inquiet
Vous ne seriez pas homosexuel ?
Jorge
Non.
Jo
Et vous m'écoutez ?
Jorge
Oui.
Jo
Ha ça, je n'en reviens pas.. Vous savez, tout ce que je vous ai raconté, ce n'est rien, rien du tout. Le plus dur, c'est l'indifférence des autres, l'impression de ne pas exister à leurs yeux.. Je n'ai jamais eu un seul ami, j'ai toujours vécu seul, jamais je ne me suis vu dans le regard des autres !.. Vous me prenez pour un pauvre type, n'est ce pas ?
Jorge
Non. Je vous prends tout simplement pour ce que vous êtes. A savoir quelqu'un qui n'a jamais eu de chance.. Mais, vous savez, la chance, ce n'est qu'une question de rencontre.. Tenez, moi, par exemple, je déteste les gens heureux. Je les trouve ennuyeux, fats, inodores.. Bref, je ne les supporte pas !.. Et je vous rencontre, vous !.. Avouez que j'ai de la chance !
Jo
Ha ça, j'ai du mal à réaliser !.. Dites, j'aimerai vous demander quelque chose, mais je n'ose pas !
Jorge
Allez y !
Jo
Et bien.. J'aimerai que cette rencontre ne soit pas sans lendemain !.. Mais je ne voudrais surtout pas que vous vous mépreniez !.. Disons que..
il a du mal à poursuivre
Jorge
Qu'il vous serait agréable que nous puissions nous rencontrer de temps à autre pour discuter de tout et de rien !
Jo
Oui..
Jorge
Mais ce sera avec grand plaisir !
Jo
il n'en revient pas
Ha ça..
Jorge
Amusé
Je vois que ça va beaucoup mieux..
lui tendant le revolver
Tenez, je vous le rends !.. Quelque chose me dit que vous ne vous en servirez pas !
Jo
Gardez le !..
Jorge
Mais qu'est ce que vous voulez que j'en fasse ?
Jo
Vous le jetterez dans un caniveau. Moi, je n'en ai plus besoin..
il se lève
Vous pouvez pas vous imaginer. Plus de 4O ans de solitude et..
il a les larmes au bord des yeux
Je suis ridicule, n'est ce pas ?
Jorge
Non..
Jo
il ne peut s'empêcher de pleurer
Et merde, voilà que je pleure comme un gamin !.. Après tout ce que j'ai pu endurer.. Si on m'avait qu'un jour je pleurerai de joie !.. Je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie !.. Non, plus heureux que moi, on peut pas trouver..
Jorge
..!!..
Jorge tire sur Jo...
Jo, mortellement touché, s'écroule..
Jorge
il est très sincèrement désolé
Je lui avais pourtant dit !.. Je ne supporte pas les gens heureux !
------------------- Noir ------------------
Georges Berdot / Carton 1981